F 772 - LE BRETON

Le Breton le nez "dans la plume", rarement cette expression ne sera mieux illustrée qu'ici. Il est au large des Açores en 1972. Cette photo est prise à partir du bâtiment de mesures HENRI POINCARE, avec lequel le Breton forme le groupe Algroupem.

(photo Georges BELLEZIT - 1972).

Georges nous envoi également le témoignage qui suit, dans la vie de marin il y a le soleil et les escales, il y a aussi de tels moments, je vous le livre in extenso, nous sommes au début des années 70 :



"Pendant plusieurs années j'ai été affecté sur ce bateau comme QM1 radio.
Notre mission était de nous positionner avec le Henri Poincaré aux Açores
pour faire des mesures et des enregistrements filmés du missile balistique
tiré depuis le sous marin Gymnote devant le centre d'essais des Landes.
Ces tout premiers missiles portaient des noms plutôt marrants:
"Fanny, César, Marius, Topaze etc.".
Il fallait presque 6 jours pour se rendre de Brest aux Açores selon la météo.
En hiver, c'était mouvementé. Il n'était pas rare de rencontrer des mers
force 9 avec des vagues de 8 à 10 m. On restait à la cape durant plusieurs jours et
l'équipage avait l'apparence de zombis plus morts que vivants.
La cafétéria était remplie par un demi mètre d'eau dans laquelle
"naviguaient" çà et là tables, chaises, télévision.
Les repas étaient spartiates. Boites de "singes" et biscuits de guerre pour
les quelques courageux qui arrivaient à parvenir à la cafétéria.
Les autres gisaient dans la coursive centrale, prés des poulaines ou affalés
à leurs postes de quart.
Quant au déroulement du tir proprement dit la aussi c'était l'aventure.
Régulièrement la passerelle annonçait sur la diffusion générale:
"Nous sommes à H-6 heures"
Puis le temps passant, "nous sommes à H-1 heure" puis immanquablement
"Arrêt chronologique, l'engin a un problème, nous sommes à H-24 ".
Le moral des hommes à ce moment là tombait en chute libre.
Cela signifiait continuer à faire des ronds dans l'eau jusqu'à ce que les
ingénieurs, bien au chaud au centre d'essais des Landes, trouvent la solution au
problème.
Et si on était vendredi soir, alors le tir était reporté au lundi matin, fin de semaine oblige.
A bord la vie se partageait, le jour comme la nuit, entre le quart et la bannette.
Celles-ci étaient remontées à 45°, en position poste de propreté, afin que
les hommes puissent se caler, tout habillés, puant le sel et le gas-oil, contre la
cloison sans se faire éjecter au premier coup de roulis.
Le bidel faisait de temps à autre une petite virée dans les postes, pour
rappeler que normalement l'équipage non de quart devait aller au poste d'entretien.
Mais bien peu d'entre-nous pouvaient se lever.
Après quelques jours de mauvaise mer, les bouilleurs d'eau potable se
mettaient en avarie.
L'eau était alors rationnée. Ouverte de 08H00 à 08H10 et de 14H00 à 14H10.
La releve de quart se faisait "en cordée". Pour les trans et les bosco qui
habitaient aux poste arrières, il fallait obligatoirement emprunter le pont milieu pour
regagner l'avant.
Les vagues balayaient le pont et souvent, la "cordée" se retrouvait emmêlée
dans les filières, coincée entre les tubes lances torpilles et les valises à
torpilles.
"Nous sommes à H-1 minute, ...30s .... 10,9,8....2,1,0 .....l'engin n'est pas parti !"
Démoralisant.
Après toutes ces années passées à la mer, je comprends mieux la phrase du
poète qui dit:
"Il n'y a que trois sortes d'êtres humains sur terre: les vivants, les morts et les marins !".
Bien sûr, ce ne sont là pas les seuls souvenirs que j'ai de ce bateau.
Mais même les plus mauvais deviennent bons avec le temps qui passe.
Cette sensation de vivre intensément, hors du temps, en vase clos.
Les caractères s'affirment et nul ne peut cacher sa vraie nature, tant tout
le monde vit ensemble dans une promiscuité à la fois pénible et rassurante.
Si c'était à refaire, je le referai sans rien changer. Parce que, après, la
vie peut apparaître un peu trop fade.

Georges BELLEZIT ".

Rien de plus à ajouter, sinon merci.


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